Consommer équivaut à recevoir quelque chose de déjà pensé, déjà structuré, déjà prêt. Faire, c’est entrer dans le réel sans garantie, sans mode d’emploi complet, sans filet.
L’un réduit l’exposition. L’autre l’augmente. Ce n’est pas une question morale. C’est une question de position face au réel. Dépendre ou agir.
Consommer n’engage presque rien. Le risque est absorbé en amont. Le coût est lissé. L’incertitude est masquée. Alors que faire, au contraire, implique une confrontation directe :
avec la matière
avec le temps
avec l’erreur
avec la limite
Il faut ajuster. Recommencer. Comprendre ce qui ne fonctionne pas. Le réel répond immédiatement.
Cuisiner un repas et acheter un repas ne produisent pas la même relation au corps, au temps, ni à l’énergie.
Il en va de même pour apprendre, construire, réparer, créer.
Dans un cas, on reçoit. Dans l’autre, on transforme.
La différence n’est pas seulement pratique. Elle est physiologique, psychologique, existentielle.
Faire implique toujours une part de risque : rater, perdre du temps, se tromper, être confronté à sa propre incompétence momentanée.
Mais ce risque est précisément ce qui rend vivant — et humble.
À force de vouloir tout sécuriser, tout externaliser, tout déléguer, on finit par retirer à la vie ce qui la constitue : l’incertitude.
Ce qui est retiré au risque est retiré à l’expérience.
« Les dieux nous envient parce que nous sommes mortels. Parce que chaque instant peut être le dernier. Tout est plus beau parce que nous sommes condamnés. »
Une société qui cherche à éliminer tout risque produit mécaniquement :
de la dépendance
de l’assistanat
de l’infantilisation
Et, à terme, un retrait massif de la responsabilité individuelle proportionnelle à la déconnexion de la réalité.
Faire soi-même, même imparfaitement, restaure quelque chose de fondamental.
Réparer plutôt que remplacer. Restaurer plutôt que jeter. Réhabiliter plutôt qu’éliminer. Donner une seconde vie plutôt que consommer de l’interchangeable.
Ce n’est pas un retour en arrière. C’est un retour au réel.
Une manière de discerner ce qui vaut d’être conservé et ce qui mérite réellement d’être changé.
Le DIY (Do It Yourself – faire soi-même) n’est pas une posture nostalgique.
C’est une attitude pragmatique. Les pieds sur terre.
Il recentre sur des valeurs simples :
comprendre ce que l’on fait
accepter la difficulté réelle
apprendre par l’expérience
Il nourrit la curiosité. Il stimule l’autodidaxie. Il développe des compétences concrètes.
Et surtout, il évite de vivre constamment hors sol.
Faire expose, certes. Mais il s’agit d’une exposition structurante. Elle développe une intelligence du réel que la consommation seule ne donne jamais.
Une intelligence faite d’essais, d’erreurs, d’ajustements successifs. Seule science qui vaille, en somme.
La maturité humaine naît de cette confrontation volontaire au risque réel. Pas d’un discours. Pas d’une opinion. Mais d’un engagement répété.
À l’échelle individuelle, cela transforme le rapport au monde. À l’échelle collective, cela conditionne la souveraineté.
Un individu qui ne sait plus faire dépend. Une société qui ne sait plus produire s’externalise. Et ce qui est externalisé finit logiquement par se perdre.
Consommer n’est pas un mal en soi. Le problème commence quand tout est consommé et que plus rien n’est fait.
Quand l’on ne sait plus réparer. Quand l’on ne sait plus apprendre seul. Quand l’on ne sait plus produire, même à petite échelle. Que l’on ne sait plus qu’une pomme vient d’un arbre. Qu’une tomate peut être si sucrée.
Alors la dépendance devient invisible. Et la perte de liberté passe pour du confort.
Faire, c’est accepter de ne pas tout maîtriser. Mais c’est aussi retrouver une forme de présence. On comprend mieux ce que l’on utilise. On respecte davantage ce que l’on transforme.
On mesure le coût réel des choses. Le rapport au temps change. Le rapport à l’énergie aussi.
Il ne s’agit pas de tout faire soi-même. Il ne s’agit pas de rejeter le monde moderne. Il s’agit de ne pas se retirer entièrement du réel.
De conserver un lien actif avec ce qui résiste. Avec ce qui demande de l’attention. Avec ce qui ne s’obtient pas sans effort. Il semblerait que les belles choses de ce monde n’appartiennent pas au terrain de la consommation.
Consommer rassure. Faire engage. L’un anesthésie progressivement. L’autre éveille. Et c’est peut-être là que se joue quelque chose de décisif : une manière d’habiter sa vie.
Aiguiser la lame.
