Que produit l’infantilisation répétée ? Le mépris diffus ? La simplification permanente des individus ? Rend-elle les êtres humains plus dociles ou finit-elle par les réveiller ?
Cette question révèle surtout un autre phénomène : un bruit. Un bruit de fond qui s’installe, qui fatigue, qui fragmente. Le bruit de l’inconscience. Il est mental, visuel, émotionnel. Omniprésent. Assourdissant. Et personnel.
Le bruit de l’inconscience est d’abord le symptôme d’un désalignement intérieur. Là où il y a congruence, le bruit ne pénètre pas. Il glisse. Là où il pénètre, il occupe l’espace. Il plonge dans le brouillard.
Traiter durablement des individus comme incapables n’est jamais neutre. C’est une force de transformation dont nul ne maîtrise totalement les effets.
Le bruit intérieur
Cet assourdissement est d’abord intérieur. Le bruit de l’inconscience n’est pas uniquement celui des notifications, des narratifs et autres récits dominants ou des injonctions contradictoires. Il devient puissant lorsqu’il rencontre un esprit entièrement identifié à son propre flux mental.
Le mental en lui-même n’est pas le problème. Il est l’outil. Comme l’est un smartphone. Mais lorsqu’il n’est jamais observé, jamais mis à distance, il devient un bourdonnement continu : pensées répétitives, réactions automatiques, indignations réflexes, jugements instantanés. Un conditionnement permanent.
Il n’y a plus d’espace. Et sans espace, plus de discernement.
Le brouillard ne vient pas de l’extérieur. Il survient lorsque le silence intérieur disparaît.
Le bruit extérieur
Nous vivons dans un environnement saturé :
- écrans permanents
- opinions instantanées
- indignations prêtes à consommer
- notifications constantes
- flux continus
Le cerveau humain n’est pas conçu pour absorber un tel volume sans pause.
Le bruit fatigue. La fatigue fragmente l’attention. Et l’attention fragmentée délègue le discernement. À ce stade, l’infantilisation n’a même plus besoin d’être imposée. Elle devient confortable.
On zappe. On suit. On réagit. La responsabilité se dissout dans le flux.
C’est ainsi que la fatigue s’installe. Que la pensée se simplifie. Et que l’infantilisation trouve sa voie.
L’abrutissement par fatigue
Contrairement à une idée répandue, la plupart des gens qui “deviennent idiots” ne manquent pas d’intelligence. Ils manquent d’énergie.
Être sans cesse corrigé, simplifié, encadré, expliqué comme à un enfant finit par user. À force, réfléchir devient coûteux. Douter devient risqué. Résister devient épuisant.
Alors certains s’adaptent. Ils apprennent que répéter est plus sûr que comprendre, que se taire est plus rentable que questionner. Ils adoptent les mots qu’on attend d’eux, les opinions prémâchées, les raisonnements courts. Non par conviction, mais par économie mentale.
C’est une bêtise fonctionnelle. Une forme d’intelligence mise en veille.
la bêtise, c’est de la paresse — Jacques Brel
Ces personnes peuvent être efficaces, organisées, compétentes — mais leur esprit critique disparaît de l’espace public. Elles finissent par dire : « De toute façon, on n’y peut rien », non parce qu’elles y croient profondément, mais parce que croire l’inverse demanderait trop d’efforts.
L’infantilisation gagne quand elle rencontre la fatigue, la précarité, la peur de perdre ce qu’on a.
Mais la fatigue ne devient abdication que lorsque l’on cesse de se tenir face à soi-même.
La déshumanisation silencieuse
Infantiliser n’est pas seulement incapacitant. C’est profondément déshumanisant.
Traiter un adulte comme un incapable, le réduire à une cible à guider, à corriger, à rassurer, revient à lui retirer ce qui fonde sa dignité : sa capacité à comprendre, à consentir, à choisir.
Une société qui méprise l’intelligence vécue de ses membres ne s’élève pas. Elle s’appauvrit.
L’humanité ne se mesure pas à l’obéissance, mais à la reconnaissance mutuelle entre êtres capables de responsabilité. Cette dignité ne peut être imposée. Elle doit être exercée.
Le réveil par friction
Chez d’autres, le même environnement produit l’effet inverse. Quelque chose résiste. Une dissonance apparaît.
Le ton condescendant, les simplifications excessives, les injonctions contradictoires ne passent pas. Pas forcément de manière spectaculaire — souvent de façon intime, silencieuse.
Ces personnes ne se réveillent pas parce qu’elles sont “plus intelligentes”. Elles se réveillent parce qu’elles supportent moins l’humiliation.
Elles sentent qu’on parle à leur place, qu’on réduit leur complexité, qu’on exige l’adhésion sans compréhension.
Alors elles ralentissent. Elles vérifient. Elles creusent. Elles cessent de déléguer leur pensée. Le réveil n’est pas spectaculaire. Il est intérieur. Et exigeant. Il est rarement confortable.
Les éveillés passent souvent pour pénibles, naïfs ou excessifs. Ils dérangent parce qu’ils réintroduisent le réel là où le récit avait pris toute la place. Parce qu’ils refusent de se mentir à eux-mêmes.
Paradoxalement, ce sont souvent ceux qui ont déjà perdu quelque chose — statut, illusions, sécurité — qui voient plus clair. Le confort est parfois un ennemi silencieux.
La peur est l’anesthésiant principal de l’esprit critique. Quand elle diminue, la lucidité augmente.
Le réveil n’est pas une victoire contre quelqu’un. C’est une fidélité à soi-même. Le combat n’est pas extérieur. Il est intérieur. Il ne s’agit pas d’opposition. Il s’agit d’immanence. D’une responsabilité intérieure face à ses propres renoncements.
Là commence la liberté.
L’eau qui dort
Il existe aussi une posture plus discrète.
Certains ne sont ni épuisés, ni bruyamment éveillés. Ils ont compris le mécanisme. Ils savent quand parler. Quand se taire. Quand acquiescer sans adhérer.
Ils ne confondent pas stratégie et soumission. Intérieurement, ils restent droits. Ils ne s’agitent pas. Ils n’affichent pas leur lucidité. Ils la protègent.
Ce ne sont ni des cyniques ni des calculateurs. Ce sont des consciences prudentes. Ils savent qu’une vérité exposée au mauvais moment se gaspille.
Ils n’ont pas perdu leur capacité de penser. Ils ont appris à ne pas la disperser.
Certains vont plus loin encore : ils entrent dans le système pour en comprendre les rouages. Mais entrer sans se perdre exige une discipline intérieure rare.
Sans ancrage profond, la stratégie devient absorption. Et l’on finit par ressembler à ce que l’on prétend transformer.
Le cynisme moderne : la lucidité séparée du cœur
Une autre posture est celle de ceux qui voient très bien. Qui comprennent les mécanismes. Ils perçoivent la fatigue collective. Ils savent comment fonctionne le bruit. Mais ils choisissent d’en tirer profit.
Ils relaient ce qui arrange. Amplifient ce qui simplifie. Instrumentalisent ce qui fragilise. Ce ne sont pas des ignorants. Ce sont des intelligences séparées de la responsabilité.
Le cynisme moderne est cette séparation entre intelligence et responsabilité. Entre compréhension et service. Entre pouvoir et noblesse. Entre intellect et cœur.
On peut comprendre un système, délétère s’il en est, et choisir d’en tirer profit. Là où l’intelligence se sépare du cœur, le bruit s’installe.
À court terme, le cynisme donne du statut, du pouvoir, de l’influence.
Mais il repose sur une illusion : celle que la docilité est permanente et que l’humain fatigué le restera indéfiniment.
Or la conscience ne disparaît jamais. Elle se tait. Puis elle revient.
Et lorsque le réel réapparaît, le cynisme apparaît pour ce qu’il est : une traitrise déguisée en maîtrise.
Le cynisme n’a pas toujours signifié cela
Le cynisme antique, celui de Diogène, n’avait rien à voir avec l’exploitation. Il consistait à refuser les conventions artificielles, à dénoncer l’hypocrisie sociale, à vivre en cohérence avec la nature et la vérité.
Diogène ne profitait pas du système. Il le mettait à nu. Son insolence visait le pouvoir pour rappeler l’essentiel.
Le cynisme moderne, lui, n’est plus une critique des illusions. Il en tire profit.
Là où l’ancien cynique cherchait la liberté intérieure, le cynisme contemporain cherche l’avantage. L’un était ascèse. L’autre est calcul.
Le cynique antique dénonçait la corruption morale. Le cynique moderne l’assume. Le premier vivait pauvre pour être libre. Le second exploite pour dominer.
Le mot a dérivé d’une radicalité éthique à une froideur utilitaire.
La vraie fracture
La ligne de partage n’est donc pas l’intelligence. Elle n’est pas non plus l’éducation, ni le milieu social, ni même la morale.
La vraie fracture est la tolérance à l’humiliation : plus on accepte d’être rabaissé, plus on s’adapte ; plus on refuse l’infantilisation, plus on s’éveille — au prix de l’inconfort.
L’histoire est souvent cruelle : ceux qui se réveillent passent d’abord pour les “cons”. Jusqu’au moment où la réalité confirme leurs doutes.
Prendre les gens pour des cons peut fonctionner à court terme. Cela simplifie. Cela pacifie. Cela stabilise. Mais aucune stratégie fondée sur le mépris ne tient indéfiniment.
On peut abrutir une population fatiguée. On ne peut pas éteindre une conscience qui décide de se tenir debout.
La vraie fracture ne traverse pas la société. Elle traverse chacun de nous.
Elle n’est pas entre intelligents et ignorants. Elle n’est pas seulement entre lucides et endormis.
Elle est entre ceux qui unissent lucidité et responsabilité, et ceux qui séparent l’intelligence du cœur.
On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux — Antoine de Saint-Exupéry
Et voir clair ne suffit pas. Encore faut-il choisir ce que l’on fait de cette clarté.
Faire preuve de courage
Couper un écran. Choisir ses sources. Ralentir. Observer sans réagir immédiatement. Remettre en question. Revenir au réel. Entretenir son corps. Soigner son attention.
Des gestes simples qui restaurent la souveraineté intérieure.
La liberté ne commence pas dans la dénonciation. Elle commence dans la discipline. Et le courage de se tourner vers l’intérieur, de regarder en Soi.
C’est le moment où l’on cesse de déléguer sa pensée. Où l’on accepte l’inconfort de la lucidité. Où l’on choisit la responsabilité plutôt que la réaction.
Fais de ta pensée un empire — Richard Francis Burton
Et cette responsabilité ne concerne pas seulement les idées. Elle engage le corps, la santé, les finances, les choix quotidiens — la manière entière dont on conduit sa vie.
Personne ne peut empêcher un individu de choisir d’être conscient.
Le bruit est extérieur. Le silence devant la pensée est un choix. Face à l’être aligné, le bruit perd son pouvoir.
Les gens qui se réveillent ne suivent pas les titres.
Ils suivent le courage.
Et le courage commence toujours par soi — par le cœur.
