La productivité du plâtrier siffleur

Ce texte n’est pas ce que vous pourriez trouver d’ordinaire à propos de la productivité. Il renferme l’idée profonde que moins c’est plus. Que le lecteur n’en soit pas troublé. Lorsque la qualité de chaque instant s’invite dans le tumulte de nos vies, elle emmène la productivité à un tout autre niveau.

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Plutôt que de chercher à terminer une interminable to do list qui ne cesse de se rallonger et alourdir la charge mentale associée (ce qui ne manquera pas d’essorer son exécutant), choisissons. Choisir est renoncer. Ainsi choisissons ce qui est le plus important, qui fait le plus de sens. Non pas le plus urgent. Hiérarchiser ? Même pas. Simplement noter ce qui est crucial. Oublier le reste. Voyager léger.

En effet, la productivité appliquée à l’humain est avant tout une affaire de priorités et de leur réalisation. Non pas de volume, mais de la qualité de l’action dans l’obtention des objectifs les plus élevés, alignés, établis. De l’importance de bien se connaître. La base, en somme.

Dès lors, il s’agit de (re)définir adéquatement les priorités. Certes dans le sens de l’article de notre hôte définir ses priorités, en fonction de leur degré d’importance et d’urgence, et également dans un sens philosophique.

Or, et que le lecteur nous excuse pour cette question épineuse que nous ne manquons pas de nous poser également : comment discerner correctement les priorités tout en portant des œillères ? Ou en présence d’un bruit de fond assourdissant qui couvre la mélodie. Celle de notre vie. Parce que c’est ce que la productivité au sens pauvre d’un capitalisme dérivé engendre. Toujours plus : de la croissance, du volume, du rendement, sans conscience aucune.

Il nous semble que le concept de productivité est réduit à un résultat matériel. Or, si nous élargissions ce prisme à une vision plus globale, elle deviendrait ainsi, non seulement plus consciente et responsable, mais de surcroit plus sensée dans le sens « alignée avec ce qui est bon pour nous ».

Pourtant, la productivité telle qu’elle est enseignée dans les écoles, comporte deux composantes : le volume et la valeur. Or, c’est le concept même de valeur qui fut déformé dans l’esprit humain pour s’adapter à l’appareil économique, c’est-à-dire matérialisé, dans le modèle contemporain.

« La grande erreur de notre temps, cela a été de pencher, je dis même de courber l’esprit des hommes vers la recherche du bien matériel. Il faut relever l’esprit de l’homme, le tourner vers la conscience, le beau, le juste et le vrai, le désintéressé et le grand. C’est là et seulement là, que vous trouverez la paix de l’homme avec lui-même et par conséquent avec la société » – Victor Hugo

productivité contemplative
contemplation d’un soir d’été au milieu des steppes

Le plâtrier siffleur sur lequel je suis tombé en pleine montagne lors d’un magnifique été (merci Luc), je l’ai tenu dans mes mains (et lu) une seule fois. Si je ne me souviens d’aucune citation en particulier, je me souviens de mon impression. Le poids de la contemplation.

Dans le vocabulaire contemporain, la flânerie pourrait être un antonyme de la productivité. Voire une péjoration. Or, justement parce qu’elle laisse la place à la contemplation, elle pourrait aussi bien avoir sa place « dans la méthode ».

Contempler est un art, comme celui de ne rien faire. Ne rien faire repose, créer de l’espace et de la fraîcheur pour l’action prochaine, qui peut à nouveau se remplir de tout son sens.

La première des priorités dont nous parlons est d’observer son rapport au temps. Cette pratique qui relève plus de l’intuition que du langage, est, à mon sens, impossible sans considération pour la contemplation. Comme celle du plâtrier siffleur. Un texte traitant du monde végétal et de l’être humain. De l’infiniment petit, magique, fragile, négligé à notre monde saturé, surchargé de fausses valeurs. « Contempler est une manière de prendre soin ».

Extrait du plâtrier siffleur de Christian Bobin :

Contempler est une manière de prendre soin. C’est casser tout-ce qui en nous ressemble à une avidité, mais aussi à une attente ou un projet. Regarder et s’émouvoir de l’absence de différence entre ce qui est en face et nous. J’ai là sous les yeux, dans cette forêt, quelque chose qui est beaucoup plus riche que tout ce qu’un musée ne pourra jamais s’offrir. Dans l’ordre, un peu de mousse, un peu plus loin des ronces, une fougère que le soleil traverse comme un vitrail. Cette fougère est sainte par sa mortalité, par sa fragilité, par le fait qu’elle va connaître le dépérissement. Que faire de mieux que de saluer ceux qui sont dans le passage avec nous? Ce serait beau de bâtir toute une conversation autour de cette fougère…

Le monde est rempli de visions qui attendent des yeux. Les présences sont là, mais ce qui manque ce sont nos yeux… Quand j’écris avec la vision de ce pré, je suis devant le plus grand concurrent qui soit. Je suis devant un maître écrivain, un des plus grands poètes, qui n’a pas de nom, pas de visage, mais qui travaille jour et nuit.

Il est possible que, par l’attention aux choses menues, très simples, très pauvres, je trouve peut-être ma place dans ce monde. Il y a quelque chose de la suave tyrannie des techniques qui commence à être défaite dans un instant de contemplation pure qui ne demande rien, qui ne cherche rien, même pas une page d’écriture. La plupart du temps, je regarde, je ne note pas, je n’écris pas. La contemplation est ce qui menace le plus, et de manière très drôle, la technique hyper­ puissante. Et pour une raison très simple, c’est que les techniques nous facilitent la vie apparemment. Mais c’est un dogme d’aujourd’hui qu’on ait la vie facilitée. Qui a dit que la vie devait être facile et pratique ? Est-ce qu’aimer c’est pratique ?

Est-ce que souffrir, est-ce qu’espérer c’est pratique ?
La technique nous éloigne de ces choses-là, et fait grandir une lèpre d’irréel qui envahit silencieusement le monde.
La contemplation, ce qu’on appelle la poésie, c’est le contraire précisément…

Dans cette lutte incessante que constitue le monde dit moderne, les contemplatifs sont les guerriers les plus résistants. Ce sont eux peut-être qui pourront nous tirer d’affaire. Il faut juste que chacun se remette à faire ce qu’il a à faire de la façon la plus simple. Les poèmes du boulanger, ce sont ses pains.

Notre conception même du temps est visée. Pourquoi donc la productivité signifierait-elle plus, beaucoup, le volume, alors qu’elle pourrait tout aussi bien être qualitative ? Pourquoi cette orientation ? L’association du volume à la sainte croissance. Or, la croissance a bien des formes. Telle l’élévation de l’esprit, de la conscience.

Privilégier ce qui peut être mesuré, donc le monde de la matière, au détriment de ce qui ne peut l’être. Pourtant, l’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence. Cela revient à se couper d’un monde invisible. Et par exemple, confondre performance et productivité.

Dans la productivité, l’élément central consiste en l’action elle-même : plus j’agis, plus je suis productif. Pour ce qui est de la performance, l’élément central est de garder à l’esprit l’objectif ultime et de trouver des nouvelles façons de faire pour arriver plus facilement à sa réalisation. Ainsi, la performance requiert créativité et prise de recul. Ce que la contemplation peut aider.

Appliquée à un processus industriel, aux machines, la productivité demeure dans son essence ; appliquée à l’humain, elle déshumanise. L’humain atteint une performance prolifique lorsqu’il connait une forme d’alignement de ses pensées et de ses actes. Un univers qui dépasse largement la sphère matérielle, où le hasard joue son rôle, et dans lequel l’équilibre entre la contemplation et l’action est tout.

La productivité, par la planification qui est sa nature, ne laisse place à l’imprévu et donc prive des opportunités. Elle sort le hasard de son fonctionnement. Et c’est pour cela qu’elle ne peut s’appliquer ni à l’humain, ni au vivant : tout ce qui vit, tous les organismes, des poumons aux arbres, croissent selon une certaine forme de hasard.

La géométrie est à la nature ce que la productivité est à l’homme. Une forme lisse qui ne tolère pas le hasard du vivant. Peut-être aussi est-ce cela la contemplation : observer la présence du hasard et lâcher prise un instant.

Le lecteur peut continuer par ici s’il le souhaite : kit de vie, revoir les priorités.

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